La semaine passée lors d'une
conférence Infopresse consacrée aux campagnes web,
Martin Ouellette affirmait que la publicité de demain se fera sans agence.
On a tous déjà entendu ce discours un brin provocateur, mais venant du dirigeant de
Provokat, ce n'est pas surprenant... et surtout, cela mérite que l'on s'y attarde. Je rappelle pour mémoire que Provokat est une agence pionnière dans le domaine de la publicité numérique à Montréal.
Selon Martin donc, l'avenir est à la publicité sans agence. (
l'intégralité de son intervention). Toute sa démonstration repose sur l'émergence du web et sur la manière dont celui-ci a profondément et définitivement transformé les consommateurs en citoyens en leur accordant une plus grande liberté et en recréant une certaine proximité entre eux et les entreprises, proximité qui avait souffert par le passé en raison de la production de masse.
Autre idée maîtresse de son intervention, les agences autrefois intermédiaires entre les consommateurs et les marques, c'est fini. Demain, les agences se situeront plutôt autour de ce jeu, un peu comme en orbite, un peu comme un satellite effectuant ponctuellement, à la demande, telle ou telle mission. Et pour Martin cet avenir, c'est maintenant.
Alors question de briser la glace en partant, et d'éviter aux fainéants de lire (ou de ne pas lire!) ce billet jusqu'au bout, je ne suis pas d'accord, mais alors pas d'accord du tout avec les conclusions de Martin Ouellette.
Non seulement, je crois que les agences ont encore un avenir, mais je suis même persuadé que cet avenir est extrêmement prometteur.
Nous conviendrons tous ici que le web et les nouvelles technologies en général sont effectivement en train de bouleverser notre industrie comme jamais. Que dis-je notre industrie?! L'ensemble des rapports sociaux, le temps, l'espace, le travail, la démocratie... La révolution numérique est vraiment en marche.
Pour ce qui concerne le marketing et la communication, la relation entreprises/ marques avec les citoyens/ consommateurs, le séisme est également majeur.
Certes, la démonstration de Martin est percutante, son analyse de l'évolution de la pub et de la consommation fort pertinente. Pourtant, je vais quand même tenter de vous prouver qu'il a fondamentalement tort d'enterrer les agences.
Pour commencer, je trouve stupide (et Martin l'a rappelé à juste titre d'ailleurs) les discours qui consistent à dire: "Y'aura toujours de la pub, y'aura toujours des agences parce que c'est comme ça qu'ça marche, les acheteurs, les vendeurs, la consommation et blablabla..."
Là Martin a vraiment raison car il faut toujours être ouvert aux changements et accepter que certaines réalités - que l'on croyait pour certaines inébranlables, pérennes - sont bien en voie d'extinction à cause d'Internet. Il n'y a qu'à songer à la presse par exemple... Le sujet de mon prochain billet d'ailleurs.
Mais voici selon moi les deux grandes omissions, les deux erreurs stratégiques qui infirmeront la prédiction sur la mort des agences. Il ne s'agit pas ici d'une analyse stratosphérique de leur futur, mais d'arguments très pratico-pratiques, très basiques, ancrés dans ce que je crois être la réalité des annonceurs, des marques de nos clients.
1- Les gros joueurs, les grandes entreprises:
On constate de plus en plus, et ceci est devenu inévitable, que tous les marchés tendent à devenir des
oligopoles. Pour le meilleur, souvent pour le
pire.
Qu'ils se portent bien, qu'ils représentent l'avenir (la santé) ou qu'ils soient en déclin, héritiers du passé (la papeterie), les marchés se concentrent, les fusions et les rachats s'accélèrent jusqu'à ce que trois, quatre, cinq joueurs au plus se partagent le gâteau (ou les dernières miettes).
Le problème dans tout ça est qu'on est en train de donner naissance à de véritables monstres. Des groupes tentaculaires, des conglomérats, des compagnies colossales dont le principal enjeu devient la gestion, la conduite des affaires, l'organisation.
Au contact de ces méga-entreprises, nous savons tous qu'elles se noient dans les processus, dans les processus de processus, qu'elles peinent à prendre des décisions rapides, qu'elles sont souvent désorganisées et peu préparées à affronter des crises pourtant quasi-permanentes de nos jours, qu'elles souffrent de leur lenteur à développer de nouveaux produits, à recruter de nouveaux talents... bref, les grandes entreprises étouffent et s'étouffent.
Or, la seule chose que l'homme n'arrive pas et n'arrivera sans doute jamais à produire malgré son génie, c'est le temps.
Et c'est justement le temps qui fait défaut aux oligopoles.
Martin! Les grandes entreprises n'ont pas le temps de produire tout ce que tu dis en ce qui a trait au marketing, à la com et à la pub. Elles en ont déjà tellement dans leur cours.
Même si certaines disposent de leurs propres agences in-house, la majorité n'ont pas le temps pour avoir les grandes idées stratégiques et créatives que leur communication réclame, a fortiori dans un contexte de web 2.0, de réseaux sociaux et de campagne intégrée 360.
Je suis le premier à penser - et un des rares à dire - que la création n'est pas un métier dont les agences sont propriétaires exclusives. Mais, j'ai côtoyé suffisamment de personnes au marketing et à la com dans de grandes boîtes pour savoir qu'elles n'ont matériellement pas le temps pour jouer au planificateur stratégique, au créatif, au producteur, nommez les... et en plus, pour coordonner l'ensemble de l'oeuvre. Je ne parle même pas ici du fait que bien souvent pour bousculer le système ou pour simplement faire avancer certaines idées au coeur des entreprises, l'intervention d'un acteur extérieur, gage d'objectivité et de crédibilité fait partie des motivations à engager une agence.
Pitié, heureusement que les agences sont là...
2- Les PME:
Je vous entends d'ici: Ok pour les grandes entreprises. Mais les PME, elles ont plus de temps, elles sont plus souples, plus réactives, plus libres aussi. Elles devraient pouvoir se passer des agences et profiter de ce nouveau lien à créer, de ces nouvelles possibilités de conversation à inventer avec leurs publics grâce au marketing 2.0
Oui, pis non. En fait, non!
Mais la raison tient moins au temps qu'à la connaissance et à la complexité de ce nouvel environnement communicationnel.
Les nouveaux paradigmes (je déteste ce mot, mais là ça faisait bien...) que Martin décrit avec passion dans sa conférence sont excitants certes, mais au combien complexes.
Les annonceurs sont encore aujourd'hui habitués à admirer leurs brillants messages dans les cinq grands médias, à étudier à l'ancienne leurs consommateurs à coup "d'études-enclumes" et de tests artificiels.
Ne nous y trompons pas. Les changements majeurs en cours dans la manière dont les entreprises devront désormais interagir avec leurs différentes audiences sont difficiles à intégrer et pas si aisés que ça à comprendre.
Internet change le marketing, c'est un fait.
Mais la nouvelle réalité qui émerge est excessivement complexe, parfois difficile à saisir. Passionnante, éminemment plus riche, mais tellement plus délicate et sophistiquée.
Non seulement la prédominance des aspects technologiques rend l'acclimatation aux nouveaux enjeux encore moins évidente, mais au-delà, ce sont toutes les références qui s'effondrent, tous les réflexes traditionnels qu'il faut remettre en cause, toutes les vérités qu'il faut réécrire.
Soixante ans de culture publicitaire à dépasser. Ça c'est un défi loin d'être évident à relever pour beaucoup de PME, dont certaines n'ont même aucun historique en com...
Martin! Les PME n'ont pas suffisamment de connaissance et ne possèdent ni l'expertise ni les ressources pour naviguer dans les courants capricieux, voire violents du web 2.0, du marketing de communautés, des réseaux sociaux et des plateformes numériques.
C'est déjà une gageure de faire tourner la business, surtout quand il s'agit de ton propre argent (comme c'est souvent le cas pour les petites et moyennes entreprises.)
Pitié, heureusement que les agences sont là...
Pour toutes ces raisons, parce que lorsqu'un changement se produit, il faut aussi des acteurs de changement, je crois que les agences sont nécessaires et plus que jamais utiles pour tisser ces fameux nouveaux liens entre citoyens corporatifs et citoyens consommateurs.
Les agences ont un avenir comme peut-être elles n'en ont jamais eu. Les perspectives sont fantastiques, à la hauteur des formidables changements provoqués et/ ou amplifiés par Internet.
Alors bien sûr, certaines n'y survivront pas, faute de capacité à s'adapter ou pire, de volonté de le faire. À toutes celles-là (et j'en connais...), je me joins à Martin Ouellette pour leur dire que la publicité se fera effectivement sans elles.
Pour les autres, celles qui effectuent le grand virage (le vrai cette fois, pas l'autre!) et pour toutes celles qui émergent, je prédis de grands desseins.
En passant, l'objectif de ce billet n'est pas de défendre les agences dont par ailleurs je suis issu. Il ne s'agit pas de faire du corporatisme, mais de susciter un débat et de convaincre agences et entreprises que leur avenir est plus que jamais commun.
Oui, l'avenir de la publicité appartient bien aux agences.
Heureusement que je suis là!...